Bridging the gap

Solitude, le roman d'une femme sans place

Une lecture de La Mulâtresse Solitude, le roman qui a donné son visage à l'une des figures de cette collection. Ce que le livre apporte, et ce qu'il dit de la place des métis.

Par Blackness Team

| 2 min de lecture
A pregnant woman seen from behind, one hand on her belly, standing among the trees of a tropical forest. Image générée par IA

En 1972, André Schwarz-Bart publie La Mulâtresse Solitude1. Le roman d'une femme héroïque non par ses exploits, mais par ce qu'elle traverse. Tenir, aussi, c'était résister.

Avant le roman, une femme

En 1802, l'esclavage est rétabli en Guadeloupe, huit ans après son abolition. L'île se soulève. Parmi les insurgés, une femme enceinte. Arrêtée, condamnée, exécutée après son accouchement. Elle s'appelait Solitude.

Cent soixante-dix ans plus tard, André Schwarz-Bart lui donne une vie entière. Une mère, une enfance, une voix. Le roman a fait d'elle une figure.

Un roman qui entre dans la tête

Ce livre apporte d'abord une intériorité. Schwarz-Bart ne raconte pas une bataille, il entre dans la tête d'une femme. La chercheuse Catherine Rovera, qui a étudié ses manuscrits, montre qu'il a abandonné en cours de route une fresque historique pour un récit intime. Elle y voit une héroïne à la volonté forte mais réticente, d'une vulnérabilité sans fond. Odile Hamot, à l'Université des Antilles, parle d'un héroïsme en négatif : Solitude n'est pas une héroïne par ses exploits, mais par ce qu'elle endure. Une héroïne tragique, plus qu'une héroïne de la résistance.

C'est aussi un des rares romans à raconter la Guadeloupe de la Révolution : l'abolition de 1794, puis son retour en 1802. Pour l'historienne martiniquaise Jessica Pierre-Louis, c'est un très bon livre pour comprendre l'esclavage aux Antilles, par son style, la psychologie de ses personnages et la justesse de son décor.

La place des métis

C'est ce qui m'a le plus touchée. Solitude est rejetée à cause de son métissage, et pas seulement par les maîtres. Par les siens aussi, à commencer par sa mère. Le chercheur Aaron Eastley, qui a étudié le roman, lit son absence à elle-même comme le prix de cette aliénation. Ce n'est pas une faiblesse du personnage. C'est ce que produit une place qui n'existe nulle part.

Je suis métisse, et mes enfants aussi. Ce que j'ai vécu toute ma vie n'est pas la difficulté de trouver ma place, mais le sentiment de ne jamais être à ma place. Ce sentiment, le roman le décrit déjà, chez une femme de 1802.

Cette collection

La collection Nèg Mawon rend hommage à ceux qui ont refusé. Solitude en fait partie, pour une autre forme de refus : tenir, quand on n'a sa place nulle part.

On l'a choisie pour ça. Pas pour un exploit. Pour ce qu'elle a porté.


1 La Mulâtresse Solitude est un roman. Pour démêler ce qui vient des archives et ce qui vient du livre, la mise au point de l'historien Dominique Chathuant, « La mulâtresse Solitude : de la fiction à l'histoire », est un bon point de départ.

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