Bridging the gap
Le lambi, la conque du Nèg Mawon
Sur le Champ-de-Mars, un marron de bronze souffle dans une conque. Le lambi a rassemblé les travailleurs, sonné la révolte et ouvert les chants. Il est la voix du Nèg Mawon.
Par Blackness Team
Bridging the gap
Sur le Champ-de-Mars, un marron de bronze souffle dans une conque. Le lambi a rassemblé les travailleurs, sonné la révolte et ouvert les chants. Il est la voix du Nèg Mawon.
Par Blackness Team
Sur le Champ-de-Mars, à Port-au-Prince, un homme de bronze a un genou à terre. Sa chaîne est brisée à ses pieds. Il ne lève pas d'arme. Il souffle dans une conque.
Le Nèg Mawon, c'est celui qui a refusé. Celui qui a quitté l'habitation pour les mornes, et qui y a bâti autre chose. En 1967, le sculpteur haïtien Albert Mangonès lui donne un corps : Le Marron inconnu. Machette plantée dans le sol. Chaîne rompue. Et le lambi aux lèvres.
Pas un poing levé. Un souffle. Le musicologue Michael Largey le rappelle : en Haïti, le lambi symbolise celui qui a quitté la plantation seul.
Le lambi n'est pas un objet décoratif. C'est une présence quotidienne. On mange son pied, un muscle qu'on attendrit au bâton, et il reste la coquille. On en coupe la pointe, on souffle, et le son porte loin. L'instrument commence là où le repas finit.
Sur l'habitation, le commandeur sonne à l'aube. Il rassemble les travailleurs et cadence la journée. C'est le son de la contrainte.
En 1791, à Saint-Domingue, le souffle change de camp. La Jamaïque prend peur. L'année suivante, le Consolidated Slave Act interdit d'en souffler lors des rassemblements et range ces coquillages parmi les instruments militaires, en citant Saint-Domingue.
Trente ans plus tard, la conque sert encore d'alarme pendant la révolte de Demerara, en Guyane britannique.
Même geste, autre destinataire. Sur un enregistrement du Smithsonian, un chant haïtien pour le lwa1 Badé s'ouvre par le souffle du lambi. La chercheuse Elizabeth McAlister le précise : en Haïti, ce son sert à appeler ceux qui sont loin. Loin dans l'espace. Ou loin dans un autre ordre. Le lambi n'accompagne pas le chant. Il l'ouvre.
En Guadeloupe, on souffle encore. Au carnaval, et sur les plages, où le lambi annonçait le retour des pêcheurs. Le musicien saint-martinois Patricio Piper, dit Patou, dit l'avoir appris ainsi, auprès de Guadeloupéennes qui en jouaient.
Dans les années 1960, un collectif culturel haïtien se nomme Lanbi. L'ethnomusicologue Gage Averill traduit ce nom : la conque qui signale la rébellion.
Le Nèg Mawon de cette collection reprend le geste de la statue. La conque n'est pas un détail de dessin. C'est sa voix. Celle qui a servi à rassembler, à alerter, à appeler plus loin.
Honorer le passé pour construire l'avenir. Porter ce motif, ce n'est pas afficher un souvenir. C'est prolonger un appel.
1 Lwa : dans le vodou haïtien, une présence avec laquelle on entretient une relation. On la salue, on la nourrit, on l'appelle. Pas un dieu lointain qu'on prie de loin.
Partager cet article