Bridging the gap

L'IA peut-elle remplacer le Fâ ?

Par Blackness Team

| 6 min de lecture
Can AI Replace the Fâ?

Des millions de personnes demandent chaque jour à une IA ce qu'elles devraient faire. C'est exactement ce que le golfe de Guinée demande au Fâ depuis des siècles. Sauf qu'une machine calcule, et que le Fâ reçoit.

Le Fâ ne prédit pas, il éclaire

Le Fâ est le grand système divinatoire du golfe de Guinée. On le trouve au Bénin sous ce nom, chez les Yoruba du Nigeria sous le nom d'Ifá, et jusque dans les Amériques, où la traversée l'a emporté. Un devin, le bokonon, lance un chapelet dont les demi-noix retombent ouvertes ou fermées. La combinaison désigne un signe parmi 256, et chaque signe ouvre sur des récits, des proverbes et des chants que le devin interprète pour celui qui consulte. Pas une prédiction : un éclairage sur une décision à prendre, et la décision reste la vôtre. L'UNESCO l'a inscrit en 2008 sur la liste représentative du patrimoine immatériel de l'humanité.

Le professeur béninois Mahougnon Kakpo, qui lui a consacré plusieurs ouvrages, parle du Fâ comme d'une poésie totale. Les Du ne sont pas des fiches de résultats. Ce sont des textes construits, chantés, interprétés.

Pourquoi imaginer qu'une machine le remplace ? Parce que le geste est déjà là. Chaque jour, des millions de personnes demandent à une intelligence artificielle ce qu'elles devraient faire. Quitter ce travail, accepter cette offre, partir ou rester. Poser une question qui pèse, recevoir une réponse qui éclaire : c'est exactement ce que des générations ont demandé au Fâ. Si une machine sait répondre, pourquoi encore consulter ?

Pour le savoir, il faut regarder ce que les deux systèmes ont vraiment en commun, puis ce qui ne se transférera jamais.

Ce qui se ressemble : le système binaire

Ouvert ou fermé : deux états. Votre téléphone fonctionne pareil, avec des 0 et des 1. Et la coïncidence va plus loin. Huit demi-noix à deux positions donnent 256 signes. Huit bits donnent 256 valeurs : l'octet, la brique de base de toute l'informatique. Même logique, même nombre, avec plusieurs siècles d'avance pour le chapelet. Le calcul à deux états n'est pas né dans la Silicon Valley.

Une IA pourrait donc apprendre les 256 signes et réciter les vers. Le professeur yoruba Wande Abimbola en a publié l'exposition de référence dès 1976, la matière existe. Structurellement, rien ne l'en empêche. C'est bien pour ça que la question mérite mieux qu'un haussement d'épaules.

Ce qui manquera toujours à la machine

D'abord, ce que le Fâ est vraiment. Selon la tradition, il est né de la rencontre entre Mawu, la divinité suprême, et les humains : un langage sacré offert pour dialoguer avec l'invisible. Quand le bokonon tire les signes, il ne consulte pas sa mémoire comme on interroge une base de données. Il ouvre une conversation entre les mondes. La réponse ne vient pas de lui : elle vient des divinités et des ancêtres, et lui seul, par des décennies d'initiation, sait la recevoir et la traduire.

L'IA, elle, ne reçoit rien. Elle ne connaît que ce qu'on lui donne. Sa réponse dépend entièrement de ce que vous lui expliquez : dites-lui la moitié de votre situation, elle vous répondra sur cette moitié. Elle ne va rien chercher au-delà de vos mots, parce qu'il n'y a rien au-delà pour elle. Le bokonon, lui, peut vous révéler ce que vous n'avez pas dit, ce que vous ne saviez pas vous-même : c'est l'invisible qui parle, pas votre description.

Elle peut apprendre les 256 signes et réciter tous les vers. Mais réciter n'est pas recevoir. Elle n'est reliée à rien : pas d'alliance avec l'invisible, pas de lignée, pas d'initiation. Et personne ne répond de sa réponse, là où le bokonon engage sa parole devant les vivants et devant les ancêtres. Une IA ne prédit rien : elle calcule la suite la plus probable de ce qu'on lui a donné. Le Fâ fait circuler une parole entre les mondes. La machine exécute un calcul dans le sien. On ne remplace pas une alliance par un algorithme.

Notre réponse, chez We Are Blackness

Cette question, nous nous la sommes posée pour de vrai. L'IA fait partie de nos outils : nos visuels, nos images de collection naissent avec elle. Nous aurions pu le taire. Nous préférons le revendiquer.

Parce qu'embrasser le futur, pour nous, ce n'est pas adopter un outil à la mode. C'est une position sur tout : les technologies, les langages, les formes, les manières de créer et de transmettre. Nos mémoires ne sont pas des pièces de musée à protéger du présent. Elles sont vivantes, et tout ce que notre époque invente peut les porter plus loin. C'est ça, notre idée de l'afrofuturisme¹ : le passé n'est pas derrière nous, il avance avec nous, dans chaque outil que nous choisissons de mettre à son service. Le chapelet comptait en base deux avant nos processeurs. Utiliser la machine pour raconter le Fâ, ce n'est pas trahir l'héritage, c'est le faire circuler avec les outils de notre temps.

Honor the past, embrace the future. Ce n'est pas un arbitrage entre les deux. C'est le refus de choisir.


¹ Afrofuturisme : une manière de se projeter dans l'avenir sans laisser son héritage derrière soi. Ce n'est pas de la science-fiction décorative : c'est l'idée que les cultures afrodescendantes ont le droit d'inventer le futur avec leurs propres références, leurs propres récits et leurs propres outils, au lieu d'être renvoyées au passé.

Découvrir la Collection

Aller plus loin

  • Abimbola, W. (1976). Ifá : An exposition of Ifá literary corpus. Oxford University Press.
  • Kakpo, M. (2006). Introduction à la poétique du Fâ. Les Éditions du Flamboyant.
  • Kakpo, M. (2008). Les épouses de Fa : Récits de la parole sacrée du Bénin. L'Harmattan.
  • UNESCO. (2008). Ifa divination system. Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. https://ich.unesco.org/en/RL/ifa-divination-system-00146

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Née d'un engagement : faire vivre l'héritage africain et rassembler autour de lui. On n'a pas de leçons à donner. On regarde, on écrit, et ce qu'on comprend finit par devenir un vêtement.