Avant que l'écologie devienne une tendance, les peuples Fon et Ewe du Dahomey vivaient déjà en relation profonde avec le vivant. Dans le Vodun, on ne vénère pas la nature. On en fait partie.
Dans le Vodun, la nature est divine
Loin des clichés de sorcellerie et d'envoûtement que l'imaginaire occidental lui a collés, le Vodun est avant tout une spiritualité dont la vocation première est de protéger la vie et de maintenir la discipline communautaire. Comme le rappelle le conférencier béninois Bienvenu Akoha lors d'une conférence TEDx, il s'agit d'une tradition héritée des ancêtres, articulée autour des quatre éléments fondamentaux : l'air, l'eau, le feu et la terre.
Le poète Antonin Artaud l'avait saisi : ce qui distingue les cosmologies1 africaines de la pensée occidentale, c'est "cet effort pour ne pas penser en hommes, pour garder le contact avec la création entière, c'est-à-dire avec la divinité."
Dans la tradition Vodun, née parmi les peuples Fon et Ewe de ce qui est aujourd'hui le Bénin, le Togo et le Ghana, ce contact n'est pas une posture spirituelle. C'est une architecture du monde. Les vodouns sont des émanations directes des forces de la nature. La forêt sacrée n'est pas un symbole. Elle est une présence. La rivière n'est pas une ressource. Elle est une entité avec laquelle on entretient une relation.
Une place dans la nature, pas au-dessus d'elle
Le professeur Honoré Aguessy, père de la sociologie au Bénin, le formule sans détour : "replacer l'homme au centre de son système naturel, de viser à un certain équilibre environnemental." (cité dans Philippe Charlier, Vaudou, 2020)
Le Fa, système de divination central dans la tradition Fon, incarne cette logique au quotidien. Un de ses praticiens pose la question de fond : "comment l'homme, qui est une créature naturelle, une créature animale, une créature de l'ordre naturel des choses, au même titre que les pierres, les plantes et les animaux, comment doit-il retrouver sa place qui est la sienne ?" (Philippe Charlier, Vaudou, 2020)
Pas de hiérarchie. Pas de domination. Une place. La sienne.
"L'adepte du vaudou partage la nature avec les dieux"
Simon Akpona, cité dans Philippe Charlier, Vaudou, 2020
Cette proximité avec le vivant ne relevait pas que du spirituel. Elle se traduisait en actes concrets, transmis de génération en génération. Le professeur Bienvenu Akoha le documente avec précision : chaque village devait posséder une forêt sacrée protégée, véritable sanctuaire qui participait activement à la préservation des écosystèmes locaux. De même, l'accès à certains étangs était interdit à des périodes précises, officiellement sous prétexte de la colère d'un vodun. Scientifiquement, ces interdictions permettaient de protéger les jeunes poissons et leur laisser le temps de se reproduire pour garantir de meilleures pêches futures. Bien avant les sciences de l'environnement, le Vodun gérait déjà le vivant.
Une mémoire qui a traversé l'océan
Avec la déportation des Africains vers les Amériques, la pratique du Vodun a été interdite, et ce lien au vivant a été menacé. Pourtant, il a traversé l'Atlantique. En Haïti, au Brésil, à Cuba, en Louisiane, les descendants des déportés ont gardé, souvent en secret, cette manière d'habiter le monde. Les noms ont parfois changé, les rituels se sont adaptés, mais la relation au vivant est restée.
Ce qui arrive
Cet article ouvre notre série sur l'invisible : ce que les spiritualités afrodescendantes voient au-delà du visible. Nous irons à la rencontre d'Hevioso, le vodun du tonnerre, puis de Dangbé, le python sacré de Ouidah. Deux figures qui disent la même chose que la forêt et la rivière : le sacré n'est pas loin de nous. Il vit autour de nous.
We are blackness.
1 Cosmologie : la façon dont une culture explique l'organisation du monde, qui est à sa place et comment tout est relié. Ce n'est pas juste une croyance religieuse, c'est un système complet qui dit : voilà comment le monde fonctionne, voilà où se trouve l'humain dedans, voilà comment il doit se comporter avec ce qui l'entoure. Dans la cosmologie Vodun, l'humain n'est pas séparé de la nature, il en fait partie au même titre que les pierres, les plantes et les animaux.