Bridging the gap

Histoire des Noirs : un héritage qui vit au quotidien

Gombo, riz de Caroline, orixás : les mêmes mots et les mêmes gestes d'un continent à l'autre. Ce que la diaspora africaine pratique encore chaque jour.

Par Blackness Team

| 6 min de lecture
Black history: a legacy that lives every day Photo de Juan Idier Alba Enriquez sur Pexels

« Gombo » à Fort-de-France, « gumbo » à La Nouvelle-Orléans, « ki ngombo » en kimbundu. Le même mot, la même plante, deux continents. Ce n'est pas une coïncidence, et ce n'est pas un souvenir. C'est ce qui se cuisine encore ce soir.

On n'a pas recommencé à zéro

Le récit courant veut que la traite ait tout effacé. Des peuples arrachés, des langues interdites, des noms remplacés, et de l'autre côté de l'océan des femmes et des hommes réduits en esclavage repartant de rien. La première partie est vraie. La seconde ne l'est pas.

Fédérer une communauté autour de la fierté d'être afrodescendant, c'est ce qu'on a toujours souhaité faire. Restait une question qu'on ne pouvait pas contourner. Au nom de quoi ? Une communauté suppose quelque chose en commun, et il fallait pouvoir nommer ce quelque chose autrement que par une couleur de peau.

On n'a pas de réponse sentimentale à donner. On a des faits, et ils se vérifient.

Un mot, un grain, un geste

Commençons par ce qu'il y a dans l'assiette, parce que c'est là que ça se voit le mieux.

Le mot « gombo » vient du bambara, où gombo désigne la plante, et du kimbundu d'Angola, où elle s'appelle ki ngombo. On retrouve la même racine en umbundu et en luba-lulua. Ce mot a traversé l'Atlantique dans la bouche des personnes déportées, et il est arrivé intact en Louisiane, aux Antilles, au Brésil. Aujourd'hui encore, le gumbo de La Nouvelle-Orléans et le calalou antillais portent le nom que leur ont donné des langues d'Afrique centrale.

Le riz raconte la même chose, en plus grand. La géographe Judith Carney a documenté dans Black Rice que la riziculture des Carolines ne doit rien aux planteurs européens. Elle vient de Sénégambie, où l'on cultivait le riz depuis plus de mille ans, et elle a été transférée par les personnes réduites en esclavage. Carney parle de la transmission de « la semence, les savoir-faire de culture et les pratiques culturelles nécessaires à son établissement dans le Nouveau Monde ».

Ce n'étaient pas des bras. C'étaient des ingénieurs agronomes, et on a construit une fortune sur leur savoir en refusant de le nommer.

Les mêmes noms, d'un continent à l'autre

Ce qui vaut pour la cuisine vaut pour tout le reste.

À Bahia, les entités du candomblé s'appellent les orixás, et le culte s'organise encore en nations qui portent le nom des langues d'origine : Nagô-Ketu pour le yoruba, Jeje pour l'ewe et le fon, Angola pour les langues bantoues. Les noms des peuples déportés servent aujourd'hui de nomenclature au Brésil.

À Cuba, la santería appelle ces mêmes entités les orichas. En Haïti, le vodun fon et ewe devient le vodou.

Trois pays, trois langues coloniales imposées, une même souche. Ce ne sont pas des ressemblances vagues. Ce sont des variations sur une chose qui a tenu.

Bien avant que le mot mondialisation existe, une culture avait déjà traversé un océan, changé trois fois de langue officielle, et gardé ses noms.

« Une culture partagée, une sorte de moi véritable collectif »

Stuart Hall, Cultural Identity and Diaspora, 1990

Le sociologue jamaïcain, l'un des fondateurs des études culturelles britanniques, formule ainsi la première manière de comprendre l'identité culturelle. Puis il en ajoute aussitôt une seconde : l'identité est aussi affaire de becoming, de devenir, pas seulement d'être.

Les deux ne s'annulent pas, et c'est ce qui rend sa formule utile. La racine commune n'est pas une origine figée qu'il faudrait retrouver intacte pour avoir le droit de s'en réclamer. C'est ce qui rend les variations reconnaissables entre elles.

Un Haïtien et un Bahianais ne cuisinent pas le même plat. Ils cuisinent deux états d'un même geste. Et ils le savent en se regardant faire.

Ce qu'on a voulu couper

Rien de tout cela n'a survécu par hasard. Les langues ont été interdites, les cultes réprimés, les savoirs attribués à d'autres. Il ne s'agissait pas seulement d'exploiter une main-d'œuvre. Il s'agissait de couper le fil entre l'exilé et sa terre d'origine, parce qu'un peuple qui garde ses mots et ses gestes garde une part de lui-même hors d'atteinte.

La réponse a été le contournement. Un mot passe dans la langue du maître sans qu'il s'en aperçoive. Une technique agricole devient la sienne sur le papier et reste la vôtre dans les mains. Une divinité prend un nom de saint et continue.

Ce n'était pas de la soumission. C'était une technique de conservation. Ce qu'on ne peut pas montrer, on l'habille. Ce qu'on habille, on le garde.

Le sociologue britannique Paul Gilroy a donné un nom à cet espace culturel qui traverse les nations sans appartenir à aucune : le Black Atlantic1. Une culture qui ne se laisse découper ni par les frontières, ni par les langues d'État, ni par les catégories nationales qu'on a voulu lui imposer.

C'est pour ça que le lieu de naissance ne décide de rien. Ce qui relie les Afrodescendants n'est pas un territoire. C'est un trajet.

Pourquoi on écrit ça

On ne prétend pas fabriquer une origine commune ni reconstituer ce qui a été interrompu. On rappelle qu'il en existe une, qu'elle est documentée, et qu'elle se pratique déjà chaque jour, dans les cuisines, dans les gestes, dans les mots, sans autorisation de personne.

Peu importe où l'on est né. Ce qui a traversé l'océan n'a demandé de passeport à personne.

C'est ce lien qu'on habille. Pas comme un drapeau. Comme un fait.


1 Black Atlantic : nom donné par le sociologue britannique Paul Gilroy à l'espace culturel formé par les allers-retours entre l'Afrique, l'Europe, les Amériques et les Caraïbes. Son idée est simple. La culture afrodescendante ne se comprend pas pays par pays, parce qu'elle s'est construite dans la circulation entre eux. La découper par nation, c'est la rendre incompréhensible.

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