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Nèg Mawon : ils sont partis, et ils ont bâti

Tout a commencé par un brunch et une dispute sur le minimalisme. De fil en aiguille, la conversation a glissé vers les Nèg Mawon. L'article pilier de la collection : qui ils étaient, ce qu'ils ont fondé, et ce qui en reste aujourd'hui.

Par Blackness Team

| 6 min de lecture
Sentier bordé de végétation dense dans les mornes brumeux de Guadeloupe Forest path in the mornes of Guadeloupe. Photo by Greggalas official on Pexels

Histoire vraie. Tout a commencé par une dispute entre copines. Du genre qu'on connaît toutes : on part d'un sujet léger, on finit sur nos ancêtres. Pendant le drop Sankofa, je brunchais avec une amie. Moi, je défendais que ce qui compte vraiment pour moi peut tenir dans une valise. Elle, qu'on ne part jamais sans ses livres sur son histoire. De fil en aiguille, on est passées du minimalisme à l'héritage culturel, puis aux Nèg Mawon. Personne n'a gagné le débat. Mais on y a gagné une collection.

Le Nèg Mawon, c'est qui ?

Si vous n'avez pas grandi dans la Caraïbe, le nom ne vous dit peut-être rien. Aux Antilles, il fait partie du décor. On le croise en statue, en chanson, dans les conversations. Même au brunch, apparemment.

Le Nèg Mawon, c'est celui qui est parti. Pendant l'esclavage, il quitte l'habitation1, la plantation où on le force à travailler, et il gagne les mornes2. Pendant longtemps, les colons en ont fait un fuyard, un bandit des bois. En réalité, c'est la figure qui dit non. Il refuse d'appartenir à quelqu'un. Pas une fuite. Un refus.

Le mot lui-même raconte cette histoire. Mawon vient du français marron, tiré de l'espagnol cimarrón. À Hispaniola, un seul mot a servi pour trois réalités : le bétail échappé dans les hauteurs, les Taïnos qui fuyaient les colons, les Africains qui reprenaient leur liberté. L'historien guadeloupéen Frédéric Régent le souligne : sans distinction. Les comparer à des bêtes redevenues sauvages, c'était déjà une manière de les nier. Le mot est resté en créole.

Et nèg ? En créole, il veut très souvent dire quelqu'un d'ici, une personne, bien plus qu'une couleur. Le Martiniquais Édouard Glissant voyait dans le Nèg Mawon « le seul vrai héros populaire des Antilles ». Édouard Glissant, Le Discours antillais, 1981.

Partir, puis fonder

Quand on pense à quelqu'un qui fuit l'esclavage, on a en tête l'image que le cinéma nous a vendue. Un homme seul dans la forêt, complètement perdu, poursuivi par des chiens. Comme s'il était parti sur un coup de tête, sans savoir où aller.

Beaucoup de marrons savaient très bien où ils allaient. Ils partaient pour rejoindre les mornes, et ils ne se contentaient pas de s'y cacher. Ils fondaient.

Ils ne portaient pas tous le même nom. Quilombolas au Brésil. Maroons en Jamaïque. Cimarrones dans les colonies espagnoles. Mawon dans les Antilles créolophones. Des langues différentes pour un même geste : sortir du système, et bâtir ailleurs une vie libre.

Et certains ont bâti grand. Au Brésil, le quilombo de Palmares a tenu près d'un siècle. En Jamaïque, les Marrons ont arraché un traité à l'Empire britannique en 1739. En Haïti, l'historien Jean Fouchard a montré que le marronnage a préparé la révolution qui a fait naître le pays.

Le marron partait sans rien. Pas de valise, pas de livres. Pourtant, il emportait l'essentiel : sa langue, ses chants, ses gestes, ce qu'il savait des plantes qui soignent. Tout ce qui ne se confisque pas. En Jamaïque, les Marrons de Moore Town chantent encore aujourd'hui dans une langue venue d'Afrique, et soignent avec les plantes de leurs ancêtres. L'UNESCO a inscrit ces traditions au patrimoine de l'humanité.

Dans les mornes de Guadeloupe

Pourquoi partir ? Les raisons ne manquaient pas : la faim, la violence, la peur d'être vendu à un autre maître. Pour les Archives départementales de la Guadeloupe, le marronnage est avant tout « un acte de survie et de dignité ».

Sur l'île, on trouve la trace d'un marron dès 1641, presque au début de la colonie. Certains se fondaient dans les villes. D'autres montaient dans les forêts du centre de l'île, là où personne ne les suivait. Là-haut, ils cultivaient leurs jardins, chassaient, pêchaient, et s'organisaient en camps, avec leurs chefs et leurs règles. Certains ont tenu pendant des générations. L'historienne guadeloupéenne Josette Fallope a documenté le plus important d'entre eux, dans le massif des Mamelles : les contemporains en parlaient comme d'« une petite République indépendante ».

Ce qu'ils ont emporté dans les mornes, les Antillais l'ont gardé aussi. Aujourd'hui encore, les anciens soignent avec les rimèd razié, ces remèdes de plantes qui mêlent des savoirs venus d'Afrique, des peuples amérindiens et de la vie créole. Et le marron n'a jamais quitté la langue. En créole, alé mawon, c'est toujours partir, s'échapper. Le poète martiniquais Monchoachi l'écrit ainsi : « Mawonnè té ka limen boukan libèté », les marronneurs allumaient les brasiers de la liberté.

Cette collection

Ce qui m'a marquée, à ce brunch, ce n'est pas l'argument de mon amie. C'est la fierté dans sa voix quand elle a parlé des Nèg Mawon.

Cette collection est née de là. Elle ne prétend rien rejouer. Elle rappelle que ces histoires existent, et qu'elles nous appartiennent. Honorer le passé pour construire l'avenir. Porter ces pièces, c'est porter un refus. Pas comme un slogan. Comme une filiation.

Depuis ce brunch, mon amie et moi avons chacune évolué sur le sujet. Aujourd'hui, on en rit. Ce sont ces discussions-là qu'on aime avec nos amis. Celles qui piquent un peu. Celles qui nous font grandir.


1 Habitation : aux Antilles, le nom donné à la plantation coloniale, avec ses terres, ses bâtiments et les personnes qu'on y forçait à travailler. Quitter l'habitation, c'était sortir du seul monde que le système autorisait.

2 Morne : colline ou montagne. Boisés et difficiles d'accès, les mornes étaient le refuge naturel des marrons.

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Née d'un engagement : faire vivre l'héritage africain et rassembler autour de lui. On n'a pas de leçons à donner. On regarde, on écrit, et ce qu'on comprend finit par devenir un vêtement.
Neg Mawon
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